Le meurtre de Vanesa Campos, une travailleuse du sexe trans’ péruvienne, a remis sous les projecteurs la violence qui touche les personnes prostituées. Mais si tu t’intéresses à ce sujet, il faut aller plus loin que le seul prisme de la victime ou du débat public : dans les faits, certaines personnes trans’ en Amazonie péruvienne décrivent aussi la prostitution comme une manière d’exister socialement, de circuler entre la ville et la communauté, et de construire un rapport au corps, à la beauté et aux autres.
C’est précisément ce que montre ce terrain ethnographique en Amazonie centrale : les expériences transgenres ne se résument ni à une simple “identité”, ni à une inversion du sexe assigné à la naissance. Elles s’inscrivent dans des normes locales, dans des relations de parenté, dans des sociabilités urbaines, et souvent dans une esthétique très codée où la beauté, la performance et le style jouent un rôle central.
L’essentiel a retenir : en Amazonie péruvienne, les expériences transgenres ne se lisent pas seulement comme une identité sexuelle, mais comme un mode d’être social, relationnel et esthétique.
- Chez les Kakataibo, l’homosexualité est souvent liée au travestissement et à l’efféminisation.
- Les termes locaux comme tsipë uni, marica ou kuman montrent des catégories vernaculaires spécifiques.
- Le départ vers la ville favorise de nouvelles sociabilités et l’éloignement de la parenté.
- La prostitution est parfois vécue comme une relation sociale, pas seulement comme une transaction sexuelle.
- Les concours de beauté jouent un rôle majeur dans la visibilité et l’apprentissage des codes de genre.
- La beauté est perçue comme une compétence qui s’apprend, se transmet et se travaille.
- L’expérience transgenre locale relève davantage d’une fluidité que d’une simple inversion des genres.
Pour être gay, il vaut mieux paraître femme
En Amazonie péruvienne, les expériences transgenres sont souvent comprises à travers le prisme de l’homosexualité. Mais attention : dans la pratique, cela ne renvoie pas seulement aux pratiques sexuelles. Ce qui est visé, ce sont aussi des manières de se tenir, de se vêtir, de parler, de bouger, bref tout un ensemble de signes corporels associés à l’efféminisation et au travestissement.
Chez les Kakataibo, un groupe amérindien d’environ 3 500 personnes, plusieurs mots servent à désigner ces personnes : tsipë uni (“l’homme pénétré”), marica — emprunt à l’espagnol, équivalent de “pédé” — ou encore kuman. Ce dernier mot est particulièrement parlant : il désigne un arbre creux, et l’image dit beaucoup de la manière dont ces hommes sont perçus. Concrètement, l’idée n’est pas seulement d’identifier une orientation sexuelle, mais de signaler une altérité jugée visible, parfois moquée, souvent associée à l’ambiguïté et au désordre social.
Cette lecture locale s’accompagne d’une autre figure importante : celle du trickster, le fauteur de troubles, celui qui déplace les règles et perturbe les évidences. Dans les faits, cela montre que l’expérience transgenre n’est pas enfermée dans une seule définition. Elle peut être à la fois sexuelle, comportementale, relationnelle et symbolique.
