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Le conflit russo-ukrainien est aussi une question de regard sur les sexualités

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La lettre du dimanche du 12 mars dernier publiée par Le Grand Continent, revue éditée par le Groupe d’études géopolitiques, association indépendante domiciliée à l’École normale supérieure et reconnue d’intérêt général, commençait entre autres par ceci :

« À l’issue de la messe du dimanche de la Saint-Jean, le 6 mars dernier, le patriarche Kirill a prononcé un sermon justifiant l’invasion militaire de l’Ukraine – toujours euphémisée et réduite à des opérations d’aide aux pro-Russes du Donbass – et endossant l’argumentaire négationniste de Poutine sur l’Ukraine. Mais le chef de l’Église orthodoxe de Russie va plus loin. Dans une rhétorique aussi fleurie en anathèmes qu’un retable de l’Apocalypse, il dénonce une guerre des civilisations, et fait notamment de l’homosexualité l’emblème du vice démocratique qui voudrait corrompre la nation russe. La “parade de la gay pride” serait à ses yeux le test suprême que l’Occident ferait passer aux sociétés pour les soumettre à son esprit de décadence. Face à ce péril, la Russie resterait la garante des valeurs traditionnelles, qu’elle contribue implicitement à maintenir en venant en aide à la population ukrainienne, pour laquelle, Carême oblige, il faudrait demander “pardon” au Seigneur ».

L’attention portée au discours du patriarche Kirill est essentielle. Il y a bien quelque chose de « vertigineux » dans la prise de position du chef de l’église orthodoxe. Pour en mesurer les enjeux et faire de cette prise de position une force pour notre compréhension des choses et pour aider à sortir de la crise, il est indispensable de ne pas s’en tenir à notre indignation. Il faut déplacer le problème.

« Valeurs traditionnelles »

L’intégration officielle des homosexualités, et plus largement la reconnaissance des mouvements LGBTQIA+ dans les débats publics prennent leurs racines dans les féminismes et les études de genres, dont l’origine est indéniablement occidentale, et en particulier américaine. Il est donc aisé si l’on veut observer à grands traits, d’imputer l’ensemble de ces mouvements à l’« Occident ».

On peut dire que ce qui y est en jeu est la notion essentielle de liberté. Qu’il faille y voir une corruption provocatrice et destructrice de l’« Occident » à l’égard de ce que l’« Occident » n’est pas est autre chose. La difficulté est que des propos comme ceux du patriarche Kirill trouvent un écho positif chez des populations qui ne sont pas convaincues de la revendication de liberté que nous connaissons de ce côté-ci du conflit russo-ukrainien.

La guerre en Ukraine, un révélateur des fractures entre la Russie et « l’Occident ».
Samuel Corum/AFP

La difficulté s’accroît lorsque l’on constate que tout le monde n’est pas totalement convaincu, en « Occident » même, de la pertinence de toutes les revendications LGBTQIA+. Le problème, tel qu’il est posé par le patriarche Kirill si l’on en croit la Lettre du dimanche, est celui de la conservation des « valeurs traditionnelles ». Sous ces termes, qui sont en passe de ne plus rien vouloir dire de quelque côté que ce soit du conflit russo-ukrainien, se signale un enjeu humain fondamental. On peut le présenter sommairement de la manière suivante.

Aussi lents soient ses progrès, l’évolution de la culture « occidentale » a quelque chose de majoritairement « féminin », en ce sens qu’elle est de toute évidence une culture de la libération. Libération des femmes, libération des genres, libération des humains eu égard à tout donné naturel – « essentiel » au sens de la philosophie classique – qui serait censé borner le vouloir. On veut pouvoir tout vouloir, par définition sans limite.

La notion de libération appartient prioritairement au champ du « féminin ». Si l’on part du principe simple que le féminin est à l’origine la certitude de pouvoir faire ce que le féminin fait – porter un enfant –, alors le féminin est d’abord continuité du vivant donné. À partir de là, puisque l’on désire ce que l’on n’est pas et n’a pas, le féminin est ouverture à l’inconnu, au non donné. Il est dynamique de libération par rapport au donné initial. Et la réciproque est vraie. Le masculin est de facto discontinuité d’avec la matrice maternelle – féminine –, et donc désir de recouvrer continuité, identité ou un « sol » ferme et stable.




À lire aussi :
« Sexualités, un regard philosophique » : le féminin et le masculin, clés de compréhension du monde


« Féminin » et « masculin » ne sont pas superposables à « femmes » et « hommes ». Ils constituent deux manières d’être au monde irréductibles, qui contribuent à circonscrire le domaine de la « fin de l’Histoire » dont il a été question dans un précédent article. La « fin de l’Histoire » concerne bien l’avènement de l’idée et, partout où cela se présente, de la réalité de l’État de droit. Mais l’aventure humaine continue, en particulier du fait que nous sommes toutes et tous faits de deux manières d’être au monde irréductibles, qui dépendent totalement l’une de l’autre et s’entrelacent sans cesse, de façon plus ou moins heureuse selon les cas et circonstances.

De l’« autre » côté, qu’artificiellement le patriarche Kirill institue comme étant le « bon », le côté russe, l’on défend des « valeurs traditionnelles », par exemple l’importance accordée au fait « naturel » de l’existence de deux sexes initiaux constitutifs des êtres humains.

Si l’« Occident » tel qu’entendu ici est bien « féminin » dans son évolution, il s’opposerait alors à une posture « masculine » devenant archaïque, s’adossant à – si ce n’est s’arc-boutant sur – l’existence de deux sexes, à l’origine de la possibilité des humains. Dans un tel horizon, les homosexualités représentent les comportements déviants reprochés par le patriarche Kirill.

Du plus petit au plus grand

Il est évident que, dans le contexte de la guerre offensive faite à l’Ukraine par la Russie, aussi justifiée sur le plan géopolitique soit cette guerre aux yeux des Russes, le « masculin » dont il s’agit est dévoyé, car instrumentalisé dans le cadre d’un conflit frontal avec son autre – avec un « féminin » jugé corrompu et corrupteur.

Dans ce qui est ici en jeu, nous ne sommes cependant pas confrontés à un simple conflit entre « Orient » et « Occident », dont la question des sexualités ne serait qu’un instrument. Se joue dans ce conflit, d’une façon aussi dévoyée soit-elle, une tension entre deux manières d’être au monde constitutives de tous les humains, à quoi s’adossent les conflits, les extrémismes, les radicalisations de tous ordres, et ceci depuis bien longtemps comme nous le montrions dans Terrorisme et féminisme, Le masculin en question (Éditions de l’Aube, 2016).

Terrorisme et féminisme, le masculin en question (TV5 Monde, 2016).

Et ceci se joue indépendamment des sexes biologiques de chacune et chacun, et donc par-delà femmes et hommes. Il s’agit d’une « tension » au sens de la « tension artérielle » entre féminin et masculin considérés comme deux manières d’être au monde dont le monde entier est habité.

Deux observations pour finir.

Même si nous nous reproduisons grâce aux sciences et aux techniques, en pouvant désormais si nous le voulons nous passer de relations hétérosexuelles, nous sommes toutes et tous issus de deux types de gamètes, des gamètes mâles et des gamètes femelles. Ce qui veut dire que nous portons toutes et tous en nous et féminin (gamètes femelles) et masculin (gamètes mâles).

S’il y a donc quelque chose comme du « féminin » et du « masculin » qui nous constitue toutes et tous, cela se joue au niveau le plus petit – chaque individu quel que soit son sexe –, et au niveau le plus grand, à l’échelle de conflits comme celui auquel nous sommes malheureusement confrontés.

Que soient invoquées des enjeux comme ceux des mouvements LGBTQIA+ dans le cadre de conflits susceptibles de mettre en danger l’existence de l’humanité entière, signale que l’enjeu des sexualités que nous effleurons ici est tout sauf secondaire. Et loin de seulement s’indigner, l’on doit toutes et tous, si l’on veut y comprendre quelque chose et si l’on veut contribuer à l’apaisement, se demander ce qui, de part et d’autre de la situation, à la fois s’y joue et y est dévoyé. Pour creuser la question, on pourra se rapporter à la Phénoménologie des sexualités, la modernité et la question du sens, publiée en janvier 2021 chez L’Harmattan.

Si nous voulons contribuer un tant soit peu à l’apaisement au cœur de la crise, nous devons impérativement continuer d’identifier ce qui de la mondialisation fait sens et inversement. Et les relations entre les sexualités jouent sur la question un rôle déterminant.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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