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Le médiévalisme dans la haute couture, de Paco Rabanne à Alexander McQueen

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Si la mode médiévale s’infiltre aujourd’hui dans tous les domaines ou presque, sa présence persistante dans le monde de la haute couture n’a pas encore fait l’objet de recherches approfondies.

Il existe certes, dans la mode, un Moyen Âge fantasmatique passé à la moulinette préraphaélite, comme en témoigne la collection automne-hiver 2013-2014 de Franck Sorbier, inspiré d’une imagerie du XIXe siècle, où les mannequins évoquent la dame d’Escalot immortalisée par le peintre John William Waterhouse en 1888.

John William Waterhouse, The Lady of Shalott.
Google Art Project

Mais il est un autre Moyen Âge, queer et rétrofuturiste celui-ci, qui brouille les frontières des genres et s’est développé bien avant l’engouement suscité par Game of Thrones, chez deux stylistes en particulier, Paco Rabanne et Alexander McQueen.

D’une filiation l’autre : de Paco Rabanne à Alexander McQueen

Paco Rabanne (1934-2023) est le premier styliste, « ou métallurgiste de la couture » pour reprendre la formule de Coco Chanel, qui s’inspire de cette période historique dès les années 1960-1970, avec sa célèbre robe cotte de mailles.

En février 1966, sa première collection « Manifeste » présente « 12 robes importables en matériaux contemporains », agrémentées de sequins, anneaux métalliques et plaques en Rhodoïd, mettant en scène une mode futuriste voire rétrofuturiste.

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Avec le rétrofuturisme, il s’agit d’envisager le passé tel qu’on le voit depuis le futur, en offrant une alternative au présent, et en réfléchissant au présent au prisme d’un passé réinventé.

Pour la collection hiver 2020-21, le directeur artistique de la maison Paco Rabanne, Julien Dossena, rend hommage aux créations métalliques, emblématiques des inspirations médiévales du créateur. Les silhouettes sont vêtues de cottes de mailles revisitées et camail (protection métallique souple recouvrant le crâne, le cou et le haut du torse et des épaules durant le bas Moyen Âge), ceinture mixant celle des chevaliers et celle de Chanel, aumônière et chaussures montantes. La guerrière rétrofuturiste est en marche, entre transparence et opacité, inspirée de l’imagerie autour de Jeanne d’Arc.

Ainsi la cotte de mailles et le camail deviennent deux emblèmes féministes, comme en témoigne la tenue qu’arbore Zendaya au Met Gala 2018, dans une tenue Versace qui évoque une Jeanne d’Arc des temps modernes.

Zendaya au Met Gala 2018, en Versace.
Angela Weiss/AFP

La cotte de mailles s’est allongée et elle est fendue sur le devant ; des fragments de haubert, c’est-à-dire de la cotte de mailles, ainsi que le gorgerin qui assure la protection du cou ont été conservés tandis que la cuirasse a disparu ; la braconnière, c’est-à-dire les lames articulées qui recouvrent le ventre et le haut des cuisses et les tassettes protégeant l’aine ont été conservées et revisitées.

On songe encore à la rappeuse Cardi B qui porte des chaussures Balenciaga, lors d’un défilé digital, pour la sortie du jeu vidéo Afterworld : The Age of Tomorrow. L’objet improbable et importable comporte jambière, cuissot, genouillère articulée, grève qui protège le tibia et soleret pour le pied, pièces directement héritées des chausses du chevalier médiéval, le talon aiguille en plus.

Mais c’est Alexander McQueen (1969-2010), styliste britannique, qui a notamment habillé David Bowie ou Lady Gaga, qui a su réinventer un Moyen Âge rétrofuturiste, féministe et queer, entre obscurité et flamboyance. Son travail s’articule avec une réflexion sur la société post-moderne.

Dès 2009, son défilé « The Horn of Plenty » (« La corne d’abondance ») résonne avec la crise économique de l’époque : le créateur tend au monde de la mode le miroir de ses outrances et de ses névroses consuméristes. Le 6 octobre 2009, son défilé suivant « Plato’s Atlantis » évoque le thème de l’Atlantide ». Mais c’est sa vision du Moyen Âge qui retiendra notre attention ici.

« L’odeur mêlée du sang et des roses »

Le défilé de la collection pour hommes d’A. McQueen, « The Bone Collector », (« Le Fossoyeur »), en janvier 2010, est une sorte de memento mori, créé quelques mois avant son suicide par pendaison, la veille des obsèques de sa mère. Il renoue ici avec un Moyen Âge macabre, celui précisément du XVe siècle de la Peste noire.

Dans un décor d’ossuaire évoquant les catacombes, les mannequins arborent des vêtements représentant tibias, crânes ou cordes. Les costumes sont taillés dans des « body bags », sacs qui servent à emballer les cadavres à la morgue ; les costumes noirs sont couverts d’argile comme s’ils sortaient de sous la terre. Les hommes aux cheveux blonds vénitiens ont une coupe au bol ou un chignon tressé. Certains portent des cagoules qui ne laissent voir que les yeux et le nez, d’autres ont des masques, d’autres enfin ont le visage nu et pâle.

L’homme ressemble à un cadavre déterré dans un costume impeccable, entre proto-zombie et néo danse macabre. Le spectateur assiste à une danse macabre post-moderne exclusivement masculine, ce qu’elle était originellement au Moyen Âge. Dans l’imaginaire collectif, le Moyen Âge tardif est le temps de la peste, de la guerre de Cent Ans, de la famine et de la mort orchestrant une réflexion sur la caducité des choses terrestres.

Dans son célèbre ouvrage L’Automne du Moyen Âge, Johan Huizinga définit l’esthétique de ce Moyen Âge tardif à travers cette image de « l’odeur du sang et des roses » qu’il emprunte à la plume du Bourgeois de Paris pour évoquer ce XVe siècle instable et ambivalent. Alors que les historiens de l’art envisageaient le Moyen Âge tardif comme un renouvellement préparant et préfigurant la Renaissance, Huizinga affirme qu’il est synonyme du déclin des formes : « la forme, dans sa luxuriance, envahit l’idée ; l’ornement se saisit de toutes les lignes et de toutes les surfaces. C’est un art où règne cette horreur du vide qui est peut-être une caractéristique des cultures à leur déclin ». Tout laisse à penser que le styliste a lu l’historien. En effet, à l’opposé de cette vision macabre imageant la fin du Moyen Âge, McQueen imagine aussi une collection posthume, « Angels and Demons » (hiver 2010) qui creuse encore le sillon du Moyen Âge tardif mais dans une version flamboyante de rouge, de doré, de broderies et d’orfèvreries.

Après la déploration de la mort autour de la figure masculine vient la louange de la flamboyance des couleurs et des étoffes, autour de la collection femmes. Avec cette collection qu’il ne verra pas dans sa forme définitive, McQueen propose une vision lumineuse de ces « Dark Ages ». Mais au fond cette vision flamboyante, luxuriante du costume féminin, par sa surenchère, n’est que l’autre face de la pièce : derrière ces broderies chargées se donne à voir l’angoisse existentielle ; sous les draps de soie et les ornements ne reste que le corps appelé à devenir squelette. Les cheveux ont disparu sous une cagoule couleur chair faite de bandages, la peau est diaphane, les lèvres et les sourcils ont été estompés presque effacés. Certains mannequins ont une crête iroquoise, entre univers punk et transhumanisme.

Dans cet univers mi-médiéval, mi-post-apocalyptique, le futur est déjà passé. Les mannequins sont comme entravées dans leur marche, perchées sur des plates-formes à talons aiguilles de vingt centimètres qui peuvent évoquer les chaussures à patins que les élégantes des XIVe et XVe siècles arboraient. Les dessins de Jérôme Bosch représentant des humains suppliciés qui ornent les tissus voisinent avec des broderies dorées, des blasons à Lion rampant sur une cape noire…

Un Moyen Âge féministe et queer

L’importance donnée à la figure emblématique de Jeanne d’Arc s’articule autour d’une recréation d’un Moyen Âge queer qui vient se substituer au Moyen Âge obscur des romantiques.

On sait que Jeanne d’Arc est une véritable icône pop outre-Atlantique. Elle prête ainsi son nom aux femmes qui, par leurs discours militants, transgressent les prescriptions du genre.

Il n’est pas étonnant que cet « enfant terrible de la mode », Alexander McQueen, ait consacré un défilé en 1998 à cette figure mythique, imaginant un être caractérisé par sa fluidité de genre. Le défilé de mannequins aux yeux rouges, aux vêtements tantôt en cuir, tantôt en métal avec camail, met en scène des variations de Jeanne d’Arc aux côtés de représentants de l’Eglise, ou encore de son bourreau. Le spectacle se clôt sur Jeanne d’Arc en cotte de mailles rouge au visage entièrement recouvert d’une cagoule assortie, entourée de flammes au centre d’une scène circulaire. Les spectateurs assistent médusés à sa mise au bûcher.

Chez Mc Queen, le Moyen Âge devient le symbole d’un double testament, celui d’une société en proie à la déraison et au déclin et celui, plus personnel, d’un homme en proie à ses démons.

Si Paco Rabanne et Alexander McQueen ont construit de toutes pièces une femme rétrofuturiste, on peut se demander s’ils avaient lu le Mallarmé chroniqueur de mode qui écrivait sous des pseudos comme Miss Satin ou Marguerite de Ponty, dans La Dernière Mode en 1874 et pour qui le vêtement féminin moderne devait se faire armure, « cotte de mailles et cuirasse » véritable « enveloppe d’une guerrière ou d’une déité marine » afin de transcender le corps ou les attributs classiques de la féminité pour en extraire la notion pure, l’idée ou « l’illusion ».

Au-delà du prisme romantique médiévalisant, illusion d’un Moyen Âge retrouvé, qu’ils ont refusé d’explorer, ces deux stylistes hors du commun ont su inventer un costume post-moderne, rétrofuturiste, féministe et queer, laissant notamment leur empreinte dans le travail de Balenciaga, maison dans laquelle la mère de Paco Rabanne avait débuté comme petite main, recréant ainsi des filiations symboliques.


Cet article a été corédigé avec Mathilde Lucken, étudiante à Sciences Po Rennes, autrice de l’ouvrage « Mémoires de femmes », paru en 2023.

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Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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